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Mercredi 29 mai, Anne Colin Anne Colin du Terrail, traductrice de finnois et d’anglais, a reçu le grand Prix de traduction de la SGDL, pour la première fois remis conjointement par le Ministère de la Culture qui reconnait ainsi l’importance du travail des traducteurs et traductrices.

Celle-ci a dit, lors d’un discours remarqué et longuement applaudi, avoir été « très agréablement surprise« , mais aussi avoir « éprouvée, curieusement, une sorte de mouvement de recul en constatant que cette somme correspondait presque, pour moi, à un an de revenus. Et j’ai eu une pensée pour tous les traducteurs, et ils sont nombreux, qui, loin des feux des projecteurs, triment dans l’ombre pour des salaires de misère« , estimant qu’ « il serait bon que tous ceux qui exercent cette profession puissent en vivre correctement, ce qui n’est malheureusement pas toujours le cas.« 

Ci-dessous, son discours dans son intégralité, accompagné des chaleureuses félicitations de toute l’équipe de Vo-Vf pour ce prix de traduction qui récompense l’ensemble de son oeuvre, et le lien vers l’article d’Actualitté.

 » Monsieur le ministre (Frank Riester), madame la présidente de la SGDL (Marie Sellier), mesdames et messieurs les membres du jury, chers amis et collègues,

Je voudrais tout d’abord remercier le jury de la SGDL de m’avoir choisie. C’est pour moi une grande joie, et un immense honneur de succéder à une longue liste de traducteurs émérites et surtout d’être la première à bénéficier de la consécration conjointe du ministère de la Culture, qui reconnaît ainsi tout l’importance du métier de traducteur.

Je dois avouer qu’en apprenant l’importance de la somme sonnante et trébuchante qui accompagne ce prix, j’ai d’abord été, bien sûr, très agréablement surprise, mais j’ai aussi éprouvé, curieusement, une sorte de mouvement de recul en constatant que cette somme correspond presque, pour moi, à un an de revenus. Et j’ai eu une pensée pour tous les traducteurs, et ils sont nombreux, qui, loin des feux des projecteurs, triment dans l’ombre pour des salaires de misère. Décerner des prix est important, car la démarche met en lumière toute une profession, souvent méconnue et pourtant absolument essentielle pour la circulation de la culture, la création de ponts entre les peuples et les civilisations et toute la richesse des échanges humains. Mais en même temps, il serait bon que tous ceux qui exercent cette profession puissent en vivre correctement, ce qui n’est malheureusement pas toujours le cas. Et malgré tous les efforts de l’ATLF, entre autres, il reste encore beaucoup à faire dans ce domaine.

Mais bon, ce n’est pas le sujet aujourd’hui, d’autant plus que j’entretiens, pour ma part, peut-être parce que je traduis une langue dite rare, des rapports tout à fait satisfaisants avec les éditeurs pour lesquels je travaille. Et je voudrais d’ailleurs les remercier pour leur confiance, et pour le choix des livres qu’ils m’ont donné à traduire. Je ne serais sans doute pas ici si je n’avais pas eu la chance de traduire de grands auteurs, et si la Finlande n’avait pas une littérature aussi riche et aussi originale.

Cette littérature, je l’ai découverte en plusieurs temps. Dans ma petite enfance, d’abord, quand ma grand-mère finlandaise me lisait les contes de Topelius. Elle en avait toute une collection, dans une édition ancienne magnifiquement illustrée, que j’adorais. Et un jour, je devais avoir quatre ou cinq ans, je me suis plainte à ma grand-mère de ne pas connaître, en français, d’aussi belles histoires, et elle m’a répondu du tac au tac : tu n’as qu’à les traduire. C’est là que j’ai décidé que je serais un jour traductrice.

Et puis le temps a passé et je me suis éloignée de ce rêve d’enfant. Mes études m’ont conduites tout à fait ailleurs, vers l’architecture. Mais les études d’architecture sont longues, et comme je parlais couramment l’anglais et le finnois, pour gagner un peu d’argent, j’ai commencé à travailler pour des entreprises finlandaises qui avaient besoin d’hôtesses-interprètes pour des salons professionnels. De fil en aiguille, j’ai aussi traduit leurs brochures techniques et, le temps que je termine mes études, j’avais déjà une clientèle suffisante pour abandonner l’architecture au profit de la traduction et ce avec d’autant moins de regrets que le fonctionnement très hiérarchisé des agences d’architecture, en France, m’avait convaincue que ce système n’était pas fait pour moi.

Mais l’architecture et la traduction ne sont d’ailleurs pas, si vous me permettez une petite digression, des métiers si éloignés l’un de l’autre qu’on pourrait le penser. Pour avoir fait les deux, il me semble que l’architecture et la traduction relèvent fondamentalement de processus de pensée très proches. L’architecte a devant lui un programme, de logements, de musée, d’aérogare, que sais-je, qui est sous une forme écrite, et qu’il doit traduire en volumes, avec les matériaux de son choix. Le traducteur, lui est confronté à un texte rédigé dans une langue source qu’il doit traduire dans une langue cible. Mais ces deux langues, qu’il s’agisse du vocabulaire ou de la grammaire, sont en général constituées de matériaux différents. C’est un peu, si vous voulez, comme si on avait un édifice, en bois, par exemple, et qu’on doive le reproduire le plus exactement possible, mais en ayant à sa disposition que de la brique, ou du marbre, ou tout autre matériau imposé. C’est faisable, certes, mais le résultat ne sera jamais parfaitement identique. Et c’est pour ça que la traduction, qui consiste à effectuer ce passage d’un matériau linguistique à un autre, est un exercice à la fois exaltant et, en fin de compte, souvent frustrant, parce qu’on aimerait être parfaitement fidèle, tout en sachant qu’on ne le sera jamais.

Mais pour en revenir à la littérature finlandaise, ce n’est qu’après quelques années de traduction technique, quand je me suis sentie mûre pour aller plus loin, que j’ai vraiment découvert toute la diversité des auteurs finlandais, aussi bien classiques que contemporains, avec notamment Arto Paasilinna, dont personne, à l’époque, ne pensait qu’il pourrait intéresser des éditeurs étrangers. Et comme je ne connaissais pas grand-chose au monde de l’édition, j’ai tout simplement traduit un de ses romans, puis j’ai fait le tour des éditeurs pour essayer de les convaincre de le publier.

Mais sur le moment, personne n’en a voulu, et ma carrière de traductrice littéraire aurait pu s’arrêter avant même d’avoir commencé si les éditions Denoël n’avaient pas déménagé, presque deux ans plus tard. À cette occasion, ma traduction, qui avait été oubliée au fond d’un placard, s’est retrouvée sur le dessus d’un carton de déménagement, où Michel Bernard, qui si je me souviens bien s’occupait alors plutôt des polars, l’a repéré, l’a lu, et a décidé de le publier.

Arto Paasilinna a donc été le premier auteur que j’ai traduit, et je lui dois beaucoup, parce qu’il m’a toujours encouragée. En même temps, il n’aimait pas trop que je lui pose des questions. Il répondait, très gentiment, d’ailleurs, mais on sentait bien que ça l’enquiquinait un peu. Et un jour, alors je l’interrogeais sur l’interprétation d’un paragraphe, il m’a expliqué que pour lui, une fois que ses livres étaient écrits, ils ne lui appartenaient plus et que le lecteur, ou le traducteur, en l’occurrence, était libre d’y voir ce qu’il voulait. Et ça, ça m’a libérée, en quelque sorte, de cette angoisse que j’avais de ne pas être à la hauteur.

J’ai aussi été confortée dans mon travail par le succès qu’a rencontré Paasilinna auprès des lecteurs français. Ce succès a d’ailleurs déclenché, dès le début des années 90, un véritable engouement pour toute la littérature finlandaise, qui avait été très peu traduite dans les quelques décennies précédentes, sans doute essentiellement par manque de traducteurs. Et j’ai eu la chance, à partir de là, d’être remarquée par différents éditeurs qui m’ont proposé d’autres auteurs. J’ai donc pu traduire, entre autres, Mika Waltari, Anja Snellman, Leena Lander, Kari Hotakainen et surtout deux écrivaines pour qui j’ai une tendresse particulière, et qui sont aussi celles qui m’ont donné le plus de fil à retordre : Rosa Liksom, qui est publiée chez Gallimard, dont j’aime surtout le style extraordinaire, à la fois poétique et cru, et toujours surprenant. Et Johanna Sinisalo, publiée chez Actes Sud, qui a, elle, une plume redoutablement efficace, et qui, sous couvert de science-fiction ou d’imaginaire, aborde des thèmes d’actualité comme le déclin de la biodiversité ou les combats féministes. Je voudrais aussi pour finir saluer trois auteures finlandaises de théâtre, Leea Klemola, Pirkko Saisio et Laura Ruohonen, qui m’ont énormément appris dans ce domaine particulier qu’est la traduction de l’oralité, qui est un des défis constants de la traduction du finnois, dont il faut savoir que c’est une langue très ancienne, mais dont l’expression écrite est relativement récente et qui se prête beaucoup plus facilement que le français, par exemple, à la transcription de formes parlées, par exemple argotiques ou dialectales, souvent au grand désespoir du traducteur français qui ne retrouve pas forcément, dans sa langue, cette souplesse fondamentale.

En plus des auteurs, ces remerciements ne seraient pas complets sans un petit mot pour le FILI, l’équivalent finlandais de notre Centre national du livre, qui est extrêmement actif dans le soutien aux traducteurs étrangers, par le biais de diverses bourses et l’organisation de nombreux séminaires de traduction auxquels j’ai souvent été invitée et qui m’ont permis, de manière très enrichissante, de confronter ma pratique à celles d’autres traducteurs du finnois.

Et pour conclure, je voudrais vous remercier encore, monsieur le ministre, madame la présidente de la SGDL, chers membres du jury, et vous redire tout le bonheur que j’ai de représenter ici ce métier, le plus vieux du monde, sans doute, et un des plus beaux. Merci. »