La Vie seule (titre original : Living Alone) de l’autrice britannique Stella Benson, paru aux éditions Cambourakis et traduit de l’anglais par Leslie de Bont, est sans doute une des curiosités de cette rentrée littéraire. Un siècle après sa parution, il s’agit de la première traduction en français de ce roman déroutant et plein d’humour.

Stella Benson (1892-1933) est une autrice dont l’œuvre mérite le détour à bien des égards, bien que peu connue en France. Épouse d’un diplomate anglo-irlandais, elle voyage beaucoup et vit aux Etats-Unis où elle côtoie les membres de l’élite intellectuelle. Cependant, elle porte peu d’intérêt à la vie mondaine et méprise le devoir qui lui impose d’apparaître en société et d’y adopter un rôle. Son bien-être réside dans l’écriture. Préoccupée par les questions sociales, elle défend la cause du mouvement des Suffragettes dans son premier roman I Pose, publié en 1915. Stella Benson et son époux côtoient Leonard et Virginia Woolf. Dans une lettre pour la féliciter de la parution de son livre Tobit Transplanted, l’autrice anglaise s’adresse à Stella Benson en ces termes : « J’admets que je vous envie. »

Stella Benson

C’est dans La Vie seule, publié en 1919, qu’elle dénonce avec humour l’horreur de la Première Guerre mondiale, en faisant de Londres bombardée le théâtre d’événements magiques. La protagoniste du roman, Sarah Brown, est une employée de bureau malade qui œuvre au sein d’un comité de bienfaisance avec lassitude. Elle fait la rencontre d’une femme mystérieuse, douée de pouvoirs occultes et dont le vrai nom est inconnu. Cette rencontre est le catalyseur d’une série d’événements fantastiques et de rencontres loufoques. Ces faits étonnants s’entremêlent avec les considérations profondes de Sarah Brown, sous forme de courant de conscience, sur les relations humaines et l’existence intime des êtres.

Le texte est empreint d’une forte dimension dualiste. Des lieux préservés et magiques, comme la pension La Vie Seule où Sarah Brown s’installe sous l’impulsion de la sorcière, coexistent avec la ville de Londres meurtrie par les bombardements. De même, sorcières et sorciers insouciants cohabitent avec des Londoniens rongés par l’angoisse du rationnement et la peur des raids aériens.

Un livre « de beau temps »

Stella Benson semble vouloir faire de ce roman fantastique un sortilège qui révèlerait et apaiserait dans le même temps la souffrance de l’absurdité de la guerre. Bien que La Vie seule soit empreint d’une certaine mélancolie, l’autrice le qualifie de « livre de beau temps. » (p.160). Il aura peut-être servi d’exutoire à Stella Benson pendant la guerre. Le personnage de Sarah Brown est éminemment autobiographique. Elle partage les mêmes initiales que l’autrice, les mêmes difficultés respiratoires et éprouve un dédain similaire pour la vie mondaine.

Mêlant le fantastique ubuesque de la sorcellerie aux atrocités de la guerre sur un ton plein d’humour à l’anglaise, La vie seule est un roman étonnant.

Leslie de Bont, traductrice

Dans une interview écrite accordée au Festival VOVF, la traductrice Leslie de Bont évoque son rapport à l’auteur, le processus de traduction et tente de mettre en mots le plaisir qu’éprouve le traducteur à faire passer un texte d’une langue à l’autre.

Comment avez-vous découvert ce livre et comment en êtes-vous venu à le traduire ?

Mes recherches auprès du CRINI, mon laboratoire de rattachement, portent sur les fictions écrites par des romancières britanniques au début du XXe siècle qui ont été oubliées (comme Phyllis Bottome ou Stella Benson), ou qui restent peu connues en France, comme May Sinclair ou Sylvia Townsend Warner.

C’est justement le cadre de mes recherches que j’ai commencé à traduire Living Alone. Lors d’un projet sur Stella Benson il y a presque deux ans, j’ai cherché la traduction de son roman pour pouvoir présenter mes travaux au séminaire PAGE, à l’université de Nantes et je me suis rendu compte que ce drôle de texte n’avait jamais été traduit… j’ai donc commencé par traduire les extraits sur lesquels s’appuyaient ma communication, et c’est comme cela que je me suis lancée !

Les traducteurs ont souvent l’habitude d’échanger avec l’auteur de l’œuvre qu’ils traduisent. Auriez-vous eu des questions à poser à Stella Benson pendant votre processus de traduction ?

Pour être honnête, je crois que j’aurais probablement été très intimidée. Stella Benson a vécu une vie particulièrement intense, faite de voyages en Europe, en Amérique et en Asie, mais aussi d’engagements, pour le droit de vote des femmes avec les Suffragettes à Londres avant la Première Guerre mondiale, ou encore pour l’amélioration des conditions de vie des prostituées à Hong-Kong en 1931-2. Je crois que, comme La vie seule regorge d’allusions autobiographiques, j’aurai aimé l’interroger sur le sujet. Mais en fait, il y a plein de questions que j’aurai aimé lui poser : par exemple, sur les enjeux de ce poème si sombre placé en exergue du roman, ou sur les échos entre le roman et ses autres écrits. Pour prendre un dernier exemple : en traduisant, je me suis rendu compte d’un détail un peu bête, c’est que la plupart des noms d’animaux cités dans le roman sont des transformations de noms d’espèces que l’on ne trouve qu’en Amérique du Nord, alors que l’intrigue se déroule essentiellement en Angleterre. Est-ce une fantaisie délibérée ? Est-ce que c’est un moyen de renforcer l’irréel du texte ?

Quelles sont les principales difficultés de cette traduction ? Comment les avez-vous surmontées ?

Le défi (mais aussi le plaisir) majeur a été de traduire cet humour à la fois très anglais mais aussi complètement propre à Benson. Je pense par exemple aux tics de langage de Lady Higgins ou à l’incroyable manière dont s’exprime Peony. J’ai dû faire des choix, parfois à regret, mais le plus souvent dans la joie d’avoir réussi (du moins je l’espère) à trouver un bon équivalent. Je crois que c’est justement un des grands enjeux de la traduction de ce roman de Benson : comment tomber juste, alors que l’on est dans l’insaisissable ? Comment trouver le bon degré d’humour quand le texte semble structuré sur ces dialogues un peu contradictoires entre l’excès et l’exception, ou entre l’absurde et la mélancolie.

Ce qui m’a beaucoup aidée ? Lire ou relire d’autres textes de Benson. Mais aussi des textes sur Benson ainsi que d’autres traductions de fictions publiées à la même époque (comme Trois hommes dans un bateau (sans parler du chien) de Jerome K Jerome). L’autre manière de surmonter ces difficultés a été de laisser reposer le texte pour mieux y revenir ou alors de le lire à voix haute, et aussi de le faire lire à d’autres. Lire Viver Soli, la traduction en italien de Dafne Calgaro parue en 2019, m’a également permis de confronter certains de mes choix à d’autres possibilités. Il devient difficile de prendre du recul lorsque que l’on s’absorbe dans un texte pendant si longtemps, mais je crois que multiplier les contextes d’expositions au texte permet justement de mieux s’en saisir.

Quel passage vous a procuré le plus de plaisir ?  Lequel vous a le plus marquée et pourquoi ?

Quelle question difficile ! J’adore le chapitre six, sur la confrontation des deux sorcières dans le ciel de Londres, sur fond de bombardements, ou encore la sorcière dansant pieds nus au début du chapitre trois. Ce que ces passages ont en commun, je crois, c’est que ce sont de vraies scènes, avec une dimension visuelle et sonore très forte … En les lisant, et en les traduisant, j’avais une image très nette de ces moments en tête, comme une scène de cinéma.

J’ai aussi été marquée par les nombreux passages de courant de conscience de l’héroïne, que je trouve très émouvants. C’est justement une des richesses de ce livre : c’est une curiosité littéraire qui ne ressemble à aucune autre. Comme l’ont si bien dit plusieurs critiques, il est inclassable !

Comment décririez-vous le plaisir que ressent le traducteur lors de la traduction d’une œuvre ?

Il me serait bien difficile de décrire cela avec précision. Traduire de la littérature est une expérience tellement riche, où l’angoisse peut côtoyer le plaisir créatif, c’est une expérience parfois vertigineuse lors de laquelle on revoit son rapport à sa langue maternelle, et l’on se rend compte de la richesse de deux langues. Et j’apprécie tout autant l’aspect technique qui rejoint mes expériences de chercheuse, où c’est la découverte, et le plaisir d’apprendre et de transmettre, qui entrent en jeu.

En fait j’adore lire sur ces questions, et j’aime beaucoup les réflexions de la philologue Barbara Cassin et du traducteur Mark Polizzotti sur le sujet. À leur manière, ils ont chacun parlé du plaisir de cette expérience singulière, du bonheur de pouvoir transcrire l’équivoque ou de s’approcher de l’intraduisible, et aussi de l’importance de l’acte de traduire. C’est une question qui m’intéresse beaucoup, et les recherches sur ces thématiques sont vraiment fascinantes. Je pense aussi à la thèse que Marion Letellier a soutenu à Nantes en octobre 2020, qui se penche sur les enjeux psychologiques et affectifs de l’acte de traduire.

Propos recueillis par Léopoldine Godon

La Vie Seule de Stella Benson, traduit de l’anglais par Leslie De Bont, éditions Cambourakis, date de parution : 7 octobre 2020.

208 pages / 115 x 175 mm. 10 euros ttc