Du manga à la littérature : entretien avec Miyako Slocombe

Miyako Slocombe est franco-japonaise et vit à Paris. Elle traduit des mangas, de la littérature, des sous-titres de films et des sur-titres de théâtre. Lauréate du prix d’encouragement Konishi de la traduction littéraire en 2017 et du prix Konishi pour la traduction de manga en 2021, elle raconte son parcours et ce qui fait de la traduction de manga un exercice à la fois si difficile et si stimulant.

 

Quand vous étiez plus jeune, lisiez-vous déjà des mangas ? Si oui, dans quelle langue et quels étaient vos préférés ?

J’ai commencé à lire des mangas très tôt, dans mes premières années d’école primaire. Je les lisais en japonais car l’offre en français était encore assez limitée à l’époque, et ils m’ont permis d’améliorer ma compréhension de cette langue. J’en lisais énormément, tous genres confondus, et mes mangas préférés étaient ceux de Rumiko Takahashi, Ai Yazawa et Moto Hagio.

Comment en êtes-vous venue à la traduction ? Qu’est-ce qui vous plaît le plus ?

Vers 2004, alors que j’étais étudiante en arts, Stéphane Duval, qui venait de fonder sa maison d’édition du Lézard Noir, m’a proposé de traduire un manga. C’était un ami de la famille, et il m’a fait cette proposition parce que j’étais bilingue. On a fait un test, et l’exercice m’a tellement plu que j’ai eu envie d’en faire mon métier. Je me suis donc inscrite à l’Inalco pour approfondir ma maîtrise de la langue et de la culture japonaises, puis au fil de mes rencontres j’ai eu de plus en plus d’occasions de traduire des œuvres.

Ce qui me plaît le plus dans la traduction c’est que je ne m’ennuie jamais, grâce à la diversité des œuvres sur lesquelles j’ai la chance de travailler. Chaque œuvre, avec ses particularités et ses difficultés, me permet de faire de nouvelles découvertes, c’est un apprentissage constant.

Vous traduisez à la fois des mangas et de la littérature, le passage entre ces deux niveaux de langues n’est-il pas trop difficile ?

Disons qu’en général, c’est toujours un soulagement de passer à du manga après avoir traduit de la littérature. Je me sens plus à l’aise avec les codes de narration du manga et j’ose plus facilement prendre des risques. En littérature, comme il n’y a pas d’images, tout le ressenti du lecteur français sera basé sur ma traduction. Je trouve ça parfois effrayant, et j’ai du mal à oser m’éloigner du texte, alors que je sais très bien qu’en restant trop proche du texte source, on le dessert.

Quelles sont les spécificités de la traduction de mangas ?

Il y a la contrainte de la taille des bulles, une difficulté qui se rapproche de celle du sous-titrage : la traduction doit être suffisamment concise pour ne pas déborder. D’autre part, il arrive qu’une phrase soit découpée en plusieurs bulles tout au long d’une page, et que chaque bloc de texte corresponde à une case, une image. Il faut alors veiller à respecter l’ordre des mots en japonais, ce qui nécessite parfois de jongler avec les mots. D’autre part, chaque personnage a une façon de s’exprimer qui lui est propre, à travers sa façon de dire « je » (il y en a une multitude en japonais) ou les suffixes qu’il utilise. Dans les bulles où les personnages qui parlent sont hors-champ, il faut veiller dans la traduction à ce qu’on sache bien qui est en train de s’exprimer, en ajoutant des petites indications de manière naturelle. Il y a aussi la présence importante d’onomatopées, qui sont très riches et nombreuses en japonais. Certaines expriment un état ou une émotion qui sont difficiles à rendre en français : comment traduire きゅん[kyun], onomatopée exprimant un cœur qui se resserre quand il est attendri par quelque chose ? Ouよろ [yoro], quelqu’un qui vacille après avoir subi un choc ?

Le japonais est une langue très contextuelle et pleine de spécificités (idéophonogrammes, double lecture des kanjis…). Comment arrivez-vous à les rendre dans ces petites bulles ?

Pendant le processus de traduction, je ne me focalise pas trop sur l’aspect linguistique : je me concentre sur ce qui est exprimé dans l’ensemble de la bulle et par extension la scène tout entière, pour traduire l’idée et non chaque mot. Par contre, il arrive que les auteurs jouent avec les spécificités du japonais, et là ça devient plus compliqué : par exemple, dans beaucoup de mangas la lecture du kanji est indiquée à côté de celui-ci, et il arrive que l’auteur mette une lecture qui ne correspond pas au kanji, ce qui introduit un double sens. Là, il faut rendre ces deux sens de manière naturelle, ce qui n’est pas forcément évident. D’autre part, il y a beaucoup de répétitions en japonais. Je travaille bien sûr au cas par cas et parfois il est nécessaire de garder la répétition en français, mais d’autre fois il est préférable de varier. Enfin, en japonais les répliques sont rendues vivantes par toutes sortes d’interjections et de suffixes qui sont intraduisibles tels quels, surtout dans une bulle minuscule. Il faut donc rendre ce qu’ils évoquent à travers le choix d’un vocabulaire dynamique et percutant.

Vous êtes très polyvalente (traduction littéraire, sous-titrage…). Est-ce qu’il y aurait un domaine auquel vous n’avez pas encore touché qui vous intéresserait ?

L’adaptation pour le doublage audiovisuel m’intrigue un peu, car le processus et les difficultés sont complètement différentes. Mais je suis déjà beaucoup trop occupée avec mes multiples activités pour l’envisager sérieusement…

Quels conseils donneriez-vous à une personne qui voudrait se lancer dans la traduction de mangas / bande-dessinée ?

La plupart du temps dans le manga, il faut traduire un langage très oral, avec différents registres de langue. Pour cela, il est très utile de s’imprégner de ce qu’on entend dans la vraie vie afin de savoir comment les gens s’expriment selon le contexte, la situation dans laquelle ils se trouvent : un professeur donnant un cours universitaire, un politicien invité sur un plateau de télévision, un commentateur pendant un match de football… Pour ça, j’adore écouter des émissions variées à la radio, tomber sur des programmes au hasard qui vont me faire découvrir un sujet ou un thème qui n’a rien à voir avec ceux qui m’intéressent a priori, vers lesquels je ne serais jamais allée de moi-même. De manière plus générale, je pense qu’il est important d’être ouvert et de s’intéresser à des choses variées, s’enrichir l’esprit pour être capable de produire des traductions inventives. Et puis lire, beaucoup, voir comment l’oralité est transcrite à travers le rythme, le choix des mots dans la littérature. Tout cela va aller se ranger quelque part dans un tiroir de notre cerveau et aura de fortes chances de ressurgir au moment où on cherchera le mot adéquat. 

Quand vous étiez plus jeune, lisiez-vous déjà des mangas ? Si oui, dans quelle langue et quels étaient vos préférés ?

J’ai commencé à lire des mangas très tôt, dans mes premières années d’école primaire. Je les lisais en japonais car l’offre en français était encore assez limitée à l’époque, et ils m’ont permis d’améliorer ma compréhension de cette langue. J’en lisais énormément, tous genres confondus, et mes mangas préférés étaient ceux de Rumiko Takahashi, Ai Yazawa et Moto Hagio.

Comment en êtes-vous venue à la traduction ? Qu’est-ce qui vous plaît le plus ?

Vers 2004, alors que j’étais étudiante en arts, Stéphane Duval, qui venait de fonder sa maison d’édition du Lézard Noir, m’a proposé de traduire un manga. C’était un ami de la famille, et il m’a fait cette proposition parce que j’étais bilingue. On a fait un test, et l’exercice m’a tellement plu que j’ai eu envie d’en faire mon métier. Je me suis donc inscrite à l’Inalco pour approfondir ma maîtrise de la langue et de la culture japonaises, puis au fil de mes rencontres j’ai eu de plus en plus d’occasions de traduire des œuvres.

Ce qui me plaît le plus dans la traduction c’est que je ne m’ennuie jamais, grâce à la diversité des œuvres sur lesquelles j’ai la chance de travailler. Chaque œuvre, avec ses particularités et ses difficultés, me permet de faire de nouvelles découvertes, c’est un apprentissage constant.

Vous traduisez à la fois des mangas et de la littérature, le passage entre ces deux niveaux de langues n’est-il pas trop difficile ?

Disons qu’en général, c’est toujours un soulagement de passer à du manga après avoir traduit de la littérature. Je me sens plus à l’aise avec les codes de narration du manga et j’ose plus facilement prendre des risques. En littérature, comme il n’y a pas d’images, tout le ressenti du lecteur français sera basé sur ma traduction. Je trouve ça parfois effrayant, et j’ai du mal à oser m’éloigner du texte, alors que je sais très bien qu’en restant trop proche du texte source, on le dessert.

Quelles sont les spécificités de la traduction de mangas ?

Il y a la contrainte de la taille des bulles, une difficulté qui se rapproche de celle du sous-titrage : la traduction doit être suffisamment concise pour ne pas déborder. D’autre part, il arrive qu’une phrase soit découpée en plusieurs bulles tout au long d’une page, et que chaque bloc de texte corresponde à une case, une image. Il faut alors veiller à respecter l’ordre des mots en japonais, ce qui nécessite parfois de jongler avec les mots. D’autre part, chaque personnage a une façon de s’exprimer qui lui est propre, à travers sa façon de dire « je » (il y en a une multitude en japonais) ou les suffixes qu’il utilise. Dans les bulles où les personnages qui parlent sont hors-champ, il faut veiller dans la traduction à ce qu’on sache bien qui est en train de s’exprimer, en ajoutant des petites indications de manière naturelle. Il y a aussi la présence importante d’onomatopées, qui sont très riches et nombreuses en japonais. Certaines expriment un état ou une émotion qui sont difficiles à rendre en français : comment traduire きゅん[kyun], onomatopée exprimant un cœur qui se resserre quand il est attendri par quelque chose ? Ouよろ [yoro], quelqu’un qui vacille après avoir subi un choc ?

Le japonais est une langue très contextuelle et pleine de spécificités (idéophonogrammes, double lecture des kanjis…). Comment arrivez-vous à les rendre dans ces petites bulles ?

Pendant le processus de traduction, je ne me focalise pas trop sur l’aspect linguistique : je me concentre sur ce qui est exprimé dans l’ensemble de la bulle et par extension la scène tout entière, pour traduire l’idée et non chaque mot. Par contre, il arrive que les auteurs jouent avec les spécificités du japonais, et là ça devient plus compliqué : par exemple, dans beaucoup de mangas la lecture du kanji est indiquée à côté de celui-ci, et il arrive que l’auteur mette une lecture qui ne correspond pas au kanji, ce qui introduit un double sens. Là, il faut rendre ces deux sens de manière naturelle, ce qui n’est pas forcément évident. D’autre part, il y a beaucoup de répétitions en japonais. Je travaille bien sûr au cas par cas et parfois il est nécessaire de garder la répétition en français, mais d’autre fois il est préférable de varier. Enfin, en japonais les répliques sont rendues vivantes par toutes sortes d’interjections et de suffixes qui sont intraduisibles tels quels, surtout dans une bulle minuscule. Il faut donc rendre ce qu’ils évoquent à travers le choix d’un vocabulaire dynamique et percutant.

Vous êtes très polyvalente (traduction littéraire, sous-titrage…). Est-ce qu’il y aurait un domaine auquel vous n’avez pas encore touché qui vous intéresserait ?

L’adaptation pour le doublage audiovisuel m’intrigue un peu, car le processus et les difficultés sont complètement différentes. Mais je suis déjà beaucoup trop occupée avec mes multiples activités pour l’envisager sérieusement…

Quels conseils donneriez-vous à une personne qui voudrait se lancer dans la traduction de mangas / bande-dessinée ?  

La plupart du temps dans le manga, il faut traduire un langage très oral, avec différents registres de langue. Pour cela, il est très utile de s’imprégner de ce qu’on entend dans la vraie vie afin de savoir comment les gens s’expriment selon le contexte, la situation dans laquelle ils se trouvent : un professeur donnant un cours universitaire, un politicien invité sur un plateau de télévision, un commentateur pendant un match de football… Pour ça, j’adore écouter des émissions variées à la radio, tomber sur des programmes au hasard qui vont me faire découvrir un sujet ou un thème qui n’a rien à voir avec ceux qui m’intéressent a priori, vers lesquels je ne serais jamais allée de moi-même. De manière plus générale, je pense qu’il est important d’être ouvert et de s’intéresser à des choses variées, s’enrichir l’esprit pour être capable de produire des traductions inventives. Et puis lire, beaucoup, voir comment l’oralité est transcrite à travers le rythme, le choix des mots dans la littérature. Tout cela va aller se ranger quelque part dans un tiroir de notre cerveau et aura de fortes chances de ressurgir au moment où on cherchera le mot adéquat.


Par Toni Lacotte et Garance Moulon

Cette publication s’inscrit dans le cadre d’un Projet de Recherche Appliquée, de 4 étudiants en Master 1 Communication interculturelle et traduction de l’ISIT afin de donner le goût de lire à un large public et mettre en valeur le travail des traducteurs, garants de la circulation des livres et des idées, des cultures et des savoirs.

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