Accueil > Actualités > Dimitri Bortnikov

Dimitri Bortnikov

 

Auteur de l’étourdissant roman-fleuve Face au Styx, Dimitri Bortnikov, écrivain russe désormais de langue française, est aussi le traducteur habité de Ivan le Terrible. Il sera notre invité samedi 1er octobre 2022, avec Julie Bouvard, traductrice de son premier roman, Le Syndrôme de Fritz, finaliste du Booker Prize russe et du Prix du best-seller national en 2002. Dernièrement elle a traduit Purgatoire, pour lequel il lui a laissé entière carte blanche « à condition qu’elle détricote et retricote tout ».

©Igor Kov

 

Arrivé en France en 2000, à l’âge de 39 ans, Dimitri Bortnikov est l’auteur de plusieurs romans traduits, puis directement écrits en français, dans l’une ou l’autre langue peu lui chaud, car dit-il : « il n’y a pas de distance entre ma viande et ma peau. Je suis aussi esclave en russe qu’en français, parfois j’arrive à me déchaîner ». Cette liberté prise sur la langue emporte son lecteur et le laisse étourdi par ses inventions langagières, ses métaphores foudroyantes, son rythme qui ne semble autoriser aucune pause.

« Au départ, il faut avoir une vision et la noter avant qu’elle s’habille de phrases. Ecrire, c’est rien, c’est ramassé des gouttes de pluies dans un verre. Et devenir un contenant qui déborde », dit-il, assurant n’avoir pas eu de vocation pour l’écriture, mais un penchant pour la contemplation, le fameux « лень » qui touche le personnage d’Oblomov, une contemplation éternelle des choses sans envie de les suivre. « C’est pourquoi Oblomov n’aurait pas pu naître à la Méditerranée, car la mer vient, apporte et dépose. Le fleuve fait défiler, sans saisir ». Une attitude à ne pas confondre avec l’ennui qui a selon lui d’autres conséquences, car « quand les russes s’ennuient, mis à part fumer, ils écrivent ou font une révolution ».

« Si Oblomov avait un chat, j’aurais été le chat d’Oblomov », prétend-il. On a du mal à l’imaginer dans cette tranquille contemplation du monde, lui qui a été tour à tour aide-soignant dans une maternité l’âge de 14 ans, professeur de danse, militaire au Pôle nord, légionnaire, bibliothécaire scolaire, cuisinier pour une grande dame de la noblesse russe en France, comme le personnage de Dimitrius dans Face au Styx

Né en 1968 à Samara, sur les bords de la Volga, Dimitri Bortnikov est élevé par son arrière-grand-mère, aveugle de naissance, issue d’une fratrie de 13 enfants qui en mit elle-même 13 au monde, fille d’une famille de serfs si pauvre « qu’avant son mariage, elle n’avait jamais vu un œuf ». De cette figure puissante, il conserve une taie d’oreiller à la trame épaisse où il enfourne des bouts de papier, ses notes. Il garde un souvenir radieux de cette enfance passée pieds nus, dans ce village près de la rivière. « J’ai tout appris d’elle, même à pisser debout ».

Traducteur de La Bible en slavon

Pleureuse professionnelle avec d’autres femmes du village, elle lui apprend aussi la prière, dans une grosse bible, avec de grandes feuilles, écrite en slavon, cette langue plus ancienne que le vieux français. « Lorsque je l’accompagnais aux veillées, à l’heure la plus angoissante entre minuit et 3h, je suivais le doigt sur la bible et la prononciation de la femme qui lisait à voix haute, c’est ainsi que j’ai appris à lire. Et je reste un admirateur de la Bible ».

En visitant plus tard, une exposition des lettres de Ivan le terrible avec sa mère, il est fasciné par cette calligraphie en slavon mélange de caractères russes et grecs et par son génie. « Ivan le Terrible est un écrivain de génie. Il ne calligraphiait pas lui même, mais dictait à six scribes, six lettres différentes à la fois ! ». A l’occasion d’un séjour de 3 mois en Russie pour soigner son père, Dimitri Bortnikov commence à traduire ses lettres et a l’idée de les proposer à l’éditeur Gérard Berréby qui a publié son livre Repas de mort en 2011. Sa traduction de la correspondance de Ivan le Terrible,  Je suis la paix en guerre, paraît chez Allia en 2012. Ses amis lui disent qu’il est difficile de discerner où s’arrête Ivan et où commence Dimitri. Une unique expérience de traduction qu’il décrit comme une (ré)incarnation : « Ivan me dictait ses lettres, j’étais devenu son 7e scribe ! ».

A Paris, doté d’une bourse par le mécène Georges Soros, Dimitri Bortnikov déserte les cours d’enseignement du français et apprend en relisant les classiques lus par le passé en russe : Rabelais, Villon, Montaigne, Joseph de Maistre, Hugo. « Lorsque je lisais Proust en russe, il me tombait des mains, pourtant il s’agissait du même traducteur de génie de Rabelais », note-t-il, selon lui « ce monde de snobisme était trop éloigné en russe, seul le monde anglais ressemblait à celui de Proust à l’époque. Dans Dostoïevski, que Proust disait admirer dans Albertine disparue, on retrouve la jalousie, la passion, le psychologisme ».

En français, il ne donne foi qu’à une seule traduction de Dostoïevski, celle d’André Markowicz qui, dit-il,  « réussit à se mettre dans sa peau en restant autre chose. Il faut être né pour cela. Un bon traducteur ne peut pas traduire tous les auteurs, il ne peut pas entrer dans cette empathie merveilleuse que le traducteur doit avoir pour respirer comme l’œuvre. D’ailleurs un traducteur ne traduit pas, il imite. Comme on imite le chant d’un oiseau pour l’attirer ».

Dans son prochain roman, on retrouve le personnage franco-russe de Face au Styx, engagé en Ukraine comme cuisinier volontaire au côté des combattants pro-occidentaux. Il y découvre la guerre, déserte, rencontre tous les jours des dizaines de personnages, plus de 3 000 se croiseront dans la version finale. Pas de date de parution pour cet imposant Tombeau de Parsifal, dont une partie a été écrite au printemps 2021 en résidence à la fondation des Treilles, un bout de paradis situé dans le Haut Var, car « il n’ y a qu’au paradis que l’on peut écrire sur l’enfer, et vice versa ».

(Entretien mené par Claire Darfeuille le 15 février 2022)

 

Bibliographie
 
• Le Syndrome de Fritz Booker Prize russe en 2002 (Noir sur Blanc, traduction de Julie Bouvard, 2010, rééd Libretto, 2012.)
• Svinobourg, traduction de Bernard Kreise (Le Seuil, 2005).
• Furioso (éditions Musica Falsa, 2008)
• Repas de morts (éditions Allia, 2011)
• Je suis la paix en guerre (éditions Allia, 2012)
• Face au Styx (Rivages, 2017)
• L’Agneau des neiges (Rivages, 2021)
• Purgatoire (Noir sur Blanc, 2022)
• Le Tombeau de Parsifal (à paraître)

Ses rendez-vous au festival Vo-Vf 2022

Aucun événement trouvé !

Toutes les rencontres sont en accès libre et gratuites durant les deux jours du festival. Sauf les projections au cinéma le CENTRAL et la soirée brésilienne. La soirée d'inauguration, les ateliers de traduction, les spectacles et ateliers jeunesse sont gratuits, sur réservation.

Propulsé par HelloAsso

You have Successfully Subscribed!